Maman, c’est quoi “une dépression” ?

Mon fils,

J’ai trouvé sous mon oreiller un petit bout de papier sur lequel il était inscrit en grosses lettres « pourquoi madame Latendresse est partie » et j’en ai compris que tu devais t’inquiéter de ton professeur de français. Je saisis à travers ces quelques mots combien tu es attaché à elle et je sais pertinemment comment c’est important pour toi d’être bien en confiance avec un adulte afin d’être en mesure de fonctionner dans ton apprentissage au secondaire. J’en déduis donc qu’il est sérieux pour toi de démêler toutes les facettes de son absence prolongée et d’en comprendre le sens.

Je veux tout d’abord te dire combien ton petit bout de papier m’a touché et qu’il me rejoint aussi dans la confiance que tu me portes à te guider dans la compréhension de ce départ précipité. J’essaierai, avec mes connaissances et mon cœur, de t’expliquer qu’est-ce qui afflige ton professeur. Je devrai t’expliquer ce qu’est la dépression et de quelle façon l’humain est en mesure d’en tirer le meilleur avantage possible, lorsque la maladie frappe sa vie. Avant toute chose, je dois tout d’abord te dire que n’étant pas un médecin, un psychologue ou un psychiatre, je ne peux pas poser de diagnostic précis sur l’état de ton professeur. Ceci dit, selon tes observations et tes commentaires, je peux déduire que madame Latendresse a probablement une dépression; je te dis bien « a » car il faut bien le dire dès le départ, la dépression est avant tout une maladie et non pas un choix d’ « être » d’un individu.

Julie & Marguerite

Laisses-moi tout d’abord t’expliquer ce qu’est une dépression. La dépression fait partie de la grande famille des troubles de l’humeur. Tu sais, tout le monde peut vivre une période dépressive – ne serait-ce que de te rappeler lorsque grand-maman Blandine est décédée et que tu as été déboussolé pendant un certain temps. Une période dépressive est un temps où tout semble aller au ralenti, où il y a des moments dans la journée où tu aimerais pleurer et rire à la fois. Tu te souviens, durant cette période triste, tu as quand même été aller à l’école, tu as continué à fréquenter tes amis et même à fêter Noël dans la joie et les petits bonheurs; c’est certain que tu as eu un moment de nostalgie quand tu as goûté aux biscuits qu’elle faisait avec toi; mais avec le temps, cette période plus difficile s’est estompée et tu as pu continuer tes activités de façon normale – comme avant le départ de grand-maman, tu comprends ? Ce sont des moments passagers, ça vient et ça va …

Une dépression, ça ressemble aux symptômes que j’ai décrits plus haut, à la différence qu’ils persistent dans le temps – c’est-à-dire qu’ils sont toujours là. Un indice de dépression est identifié lorsque la personne ne peut plus fonctionner de façon habituelle dans son quotidien et ce, pendant une période de plus de deux semaines consécutives. Cette personne peut être marquée par un manque d’intérêt profond par ce qu’elle fait habituellement, elle peut aussi être toujours d’humeur déprimée; il peut arriver aussi qu’elle perde complètement l’appétit, elle manque d’énergie et de concentration. Il y a aussi l’insomnie ou au contraire de l’hypersomnie – quand tu n’es plus capable de dormir. À l’occasion aussi, la personne peut avoir des pensées suicidaires. En tout, il y a neuf symptômes qui sont reliés à la dépression et quand une personne est affectée par cinq de ces neuf symptômes, on peut diagnostiquer alors une dépression.

Tu me disais justement hier comment le comportement de madame Latendresse avait changé comparativement au début de l’année scolaire; depuis quelques temps, elle criait pour un rien et ensuite elle sortait dans le corridor pour pleurer et revenait en classe en s’excusant, qu’elle oubliait souvent ses documents chez elle et que même elle avait donné deux fois le même cours sans s’en rendre compte … maintenant tu comprends les raisons de ces changements, hein ?

Il faut que je te précise également que la dépression n’est pas seulement reliée au débalancement psychologique mais aussi à un débalancement biologique. Je t’explique. Certains changements au niveau des neurotransmetteurs – ce sont des substances chimiques qui sont sécrétés par les neurones de ton cerveau – s’effectuent par une baisse de la sérotonine, de noradrénaline et de la dopamine. En fait, ce que j’essaie de te dire mon beau Pierre-Luc, c’est que la dépression est en fait une maladie et non pas de la « folie ».

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Van Gogh, Vincent – 1853 – 1890 Post Impressionniste / Au seuil de l’éternité (1890), tableau de Vincent van Gogh souvent interprété comme représentant le désespoir ressenti dans la dépression.

Maintenant que je t’ai situé au niveau de la maladie comme telle, voici maintenant comment on peut traiter la dépression. Elle s’accompagne sur deux volets qui sont la psychothérapie et la prise de médicaments qu’on appelle des antidépresseurs. La psychothérapie aide au niveau psychologique en supportant la personne dans sa démarche de mieux-être, en impliquant la personne dépressive dans son processus de recouvrement de sa santé physique et mentale. Les antidépresseurs, quant à eux, régularisent les neurotransmetteurs et permettent habituellement de recouvrer, dans l’espace de quelques semaines, un état de normalité pour la personne.

Après ces explications Pierre-Luc, tu dois sûrement te demander « Mais pourquoi madame Latendresse a une dépression et à quoi ça sert ». J’ai le goût de te répondre selon ma vision de la vie mon grand.

Selon ma perception des choses, je te dirais que la maladie est positive en soi, c’est-à-dire qu’elle est présente pour quelque chose de bon : je m’explique. La maladie comme telle doit être vue de façon positive ne serait-ce que grâce à elle, plusieurs chercheurs de ce monde, de notre ère et des générations précédentes se sont penchés sur les causes et les manières de nous guérir de toutes ces maladies – c’est ce qui permet aux chercheurs d’être attentifs à la progression ou à la guérison de l’être humain. Ça c’est la première chose …

Dans un autre ordre d’idée, je te dirais que la maladie permet à chaque individu de prendre un temps d’arrêt nécessaire, ne serait-ce que pour se regarder intérieurement et ainsi trouver un sens – soit à la maladie et, par ricochet, un sens à sa vie. Comme exemple, j’ai le goût de prendre ta propre expérience. Te souviens-tu l’hiver dernier comment la grippe t’a cloué au lit pendant plus d’une semaine ? Qu’as-tu fait pendant cette semaine là, au-delà de prendre du repos et des médicaments pour soulager la douleur ? Nous avons pris le temps de placoter, d’échanger et par la suite, à ton tour et à ton rythme, tu as pris le temps de réfléchir. Tu as pris un temps de recul pour vraiment comprendre ce qui n’allait pas à l’école, tu as réfléchi sur ta façon de percevoir l’école et ta manière d’agir avec toi-même et les autres. Lorsque tu y es retourné, tu as mis tous les efforts nécessaires pour réussir ton premier secondaire. Au-delà de la grippe que tu as eue, il demeure que tu as grandi en trouvant ta propre responsabilité pour bien réussir tes études. La grippe t’a permis de faire un grand pas en avant et je suis convaincue que si tu n’avais pas eu ce temps d’arrêt non-volontaire, tu aurais peut-être échoué ton année scolaire; alors, dans ce sens, la grippe a eu un côté positif !

La même chose se produit présentement avec ton professeur de français. Il arrive à un moment donné où il nous faut prendre un temps d’arrêt et lorsqu’on ne le fait pas consciemment, l’inconscient et le corps s’en chargent. C’est souvent un passage douloureux, mais nécessaire afin de nous permettre d’avancer, d’aller plus loin. Pendant cette période transitoire, la personne peut avoir les symptômes décrits plus haut, est déstabilisée par tout ce qui lui arrive, est désemparée, ne comprend pas toujours le « comment » et le « pourquoi » que la maladie est un « mal nécessaire » à son cheminement de vie.

Ce que j’aimerais que tu saisisses Pierre-Luc, c’est que ton professeur de français trouvera un sens à sa souffrance et que ce n’est que par le sens de la souffrance qu’elle trouvera une raison d’être. Tu sais mon fils, le corps ne ment jamais et il nous parle que si le mental se tait; il nous parle que si nous nous arrêtons, que si nous l’écoutons et il ne parlera que si nous sommes prêts à l’entendre et à le suivre. Pour écouter ce corps, nous devons nous libérer des douleurs refoulées qui minent nos vies et nous empêchent de vivre dans une liberté qui est nôtre.

Je te dirais que la dépression est un moyen souffrant, certes, mais fabuleux pour reconnaître nos forces, nos talents et nos ressources enfouies au plus profond de nous-même. Cette maladie, comme tant d’autres, nous amène à nous questionner sur une phrase fondamentale qui est : « Qu’est-ce que je dois changer dans ma vie » et « De quelle façon je peux y arriver ».

Finalement Pierre-Luc, je te dirais que madame Latendresse saura que sa dépression sera guérit quand elle lui aura trouvé un sens et je t’assure que ce moment-là sera pour elle une révélation, une illumination … Elle en sortira grandit, comme toi l’an dernier. Et ces changements qu’elle apportera dans sa vie seront durables, car toutes les réponses à ces questionnements proviendront d’elle-même, de sa profondeur d’être et d’âme ce qui lui permettra de découvrir qui elle est vraiment !

En terminant, j’aimerais simplement ajouter que madame Latendresse, sans qu’elle s’en rende compte, a encore contribué à parfaire tes connaissances, au-delà de son enseignement régulier et elle continue à t’enseigner les grandes sagesses des expériences de vie. J’espère, à travers cette lettre, que tu ais compris ce qu’est la dépression et qu’au bout du tunnel, il y a une lumière étincelante qui brille, et ça, peu importe la maladie !

Je souhaite avoir été en mesure d’apaiser ta peine du départ précipité de madame Latendresse; ceci dit, je suis heureuse que tu ais pris le temps de m’écrire sur un petit bout de papier ce que tu ressens et je souhaite que cette brève lettre apaise ta douleur et t’aide à mieux saisir ce que ton professeur vit en ce moment.

À mon tour, je mets cette lettre sous ton oreiller; ce moyen de communication sera notre petit secret … si tu as d’autres questions, n’hésite pas à me le demander; ça me fera toujours plaisir de te répondre, au meilleur de ma connaissance.

Je t’aime,

Maman xox

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Marie M.

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